I cap Leopard

En raison de nos connaissances limitées, nous sommes contraints d’analyser le présent et de prévoir le futur en observant et en extrapolant les tendances du passé. Et elle y est amenée justement par l’expérience de la double faculté que ce corps possède d’accomplir des actions et d’éprouver des affec­tions, en un mot par l’expérience du pouvoir sensori-moteur d’une certaine image, privilégiée entre toutes les images. La compréhension correcte de la relation entre, d’une part, la philosophie et, d’autre part, les sciences, est, je pense, le meilleur moyen de mieux comprendre la nature de la philosophie. Elle se situe dans l’idée que la nature de la philosophie et celle de la science sont plus ou moins les mêmes, qu’elles sont toutes deux composées de systèmes de propositions vraies à propos du monde. Qu’on voie dans l’étendue un cadre tout prêt à recevoir les sensations ou un effet de la seule simultanéité de sensations qui coexistent dans la conscience sans se fondre ensemble, dans un cas comme dans l’autre on introduira avec l’étendue quelque chose de nouveau, dont on ne rendra pas compte, et le processus par lequel la sensation rejoint l’étendue, le choix par chaque sensation élémentaire d’un point déter­miné de l’espace, demeureront inexpliqués. Pourquoi légiférer continuellement, alors qu’il serait nécessaire de définir un cadre général composé de grands principes, à côté desquels des accords d’entreprises pourraient être trouvés ? Si elles se trouvaient là, on pourrait facilement concevoir que l’entendement et la raison humains pourraient évoluer, et que, si nous ne sommes pas actuellement assez intelligents, nos successeurs pourraient être assez intelligents pour développer un système. Que la philosophie soit uniquement constituée par sa propre histoire est un point de vue qu’il est étrange d’adopter, mais il fut prôné et défendu avec des arguments manifestement frappants. En vérité, cette conclusion sceptique a été tirée par bon nombre d’historiens, et il y a même quelques philosophes qui en vinrent à la conclusion qu’il n’y a pas de progrès philosophique, et que la philosophie elle-même n’est rien d’autre que l’histoire de la philosophie. Si tel est le cas — si nous ne pouvons être cartésiens, spinozistes, kantiens, et ainsi de suite —, il semble que la seule possibilité soit que nous devenions sceptiques et enclins à croire qu’il ne peut exister de système philosophique vrai, car, s’il y avait un tel système, il semble qu’il aurait dû au moins avoir été présenti et qu’il se serait montré lui-même de quelque manière. Résultat : tout événement imprévu nous déstabilise profondément. Le philosophe ne peut se contenter de demander, comme l’historien voudrait le demander de tous les systèmes de pensée — si ces derniers sont beaux, brillants, historiquement importants, et ainsi de suite. Mais par la nature des choses cette arme est refusée à ceux qui attaquent une opinion dominante ; ils courraient un danger personnel à s’en servir, et n’y eût-il pas danger, ils ne feraient par là que discréditer leur cause. Passons sur cette difficulté. Les hommes qui professent une opinion impopulaire sont particulièrement exposés à de telles calomnies, parce qu’ils sont en général peu nombreux et sans influence, et que personne ne s’intéresse à leur voir rendre justice. I cap Leopard aime à rappeler ce proverbe chinois  » Reculez d’un pas et tout s’élargira spontanément ». La matière vivante, sous sa forme la plus simple et à l’état homogène, accomplit déjà cette fonction, en même temps qu’elle se nourrit ou se répare. Qu’un homme les emploie contre les autres opinions, il est sûr, non seulement de n’être pas blâmé, mais d’être loué pour son zèle honnête et sa juste indignation. Mais des personnes qu’on ne regarde pas, et qui, sous beaucoup d’autres rapports, ne méritent pas d’être regardées comme ignorantes ou incompétentes, agissent ainsi, même de la façon la plus grave, si souvent et avec tant de bonne foi, qu’il est rarement possible de pouvoir, en conscience, sur des motifs suffisants déclarer moralement coupable un faux exposé ; et la loi pourrait encore bien moins se permettre d’incriminer ce vice de polémique. On n’a jamais pu en extraire un corps de doctrine morale, sans y ajouter l’Ancien-Testament, c’est-à-dire un système élaboré, à la vérité, mais barbare sous beaucoup de rapports, et fait seulement pour un peuple barbare. Par là on se condamne à ignorer aussi bien le souvenir pur que la perception pure, à ne plus connaître qu’un seul genre de phénomène, qu’on appellera tantôt souvenir et tantôt perception selon que prédominera en lui l’un ou l’autre de ces deux aspects, et par conséquent à ne trouver entre la perception et le souvenir qu’une différence de degré, et non plus de nature. Pour ces dernières, dépourvues en interne des outils et compétences attachés au dialogue social, les règles nouvelles ne pourraient provenir que des conventions collectives dont pas une seule (à l’exception de la branche du BTP) ne prévoit des dispositions spécifiques aux TPE. De plus, il s’exprime toujours dans les termes les plus généraux, impossibles souvent à interpréter littéralement et possédant plutôt l’onction de la poésie ou de l’éloquence que la précision de la législation. Je sais qu’on tolère parmi nous les opinons les plus différentes sur la plupart de ces matières : ce qui prouve par des exemples nombreux et non équivoques l’universalité de ce fait, que dans l’état actuel de l’esprit humain toute la vérité ne peut se faire jour que par la diversité d’opinion. Cette erreur a pour premier effet, comme on le verra en détail, de vicier profondément la théorie de la mémoire ; car en faisant du souvenir une perception plus faible, on méconnaît la différence essentielle qui sépare le passé du présent, on renonce à comprendre les phénomènes de la reconnais­sance et plus généralement le mécanisme de l’inconscient. Chacune de ces manières de penser tire son utilité des défauts de l’autre ; mais c’est principalement leur opposition mutuelle qui les maintient dans les limites de la saine raison. Les uns se protègent par l’isolement, d’autres par la courtoisie, d’autres encore par des manières acidulées ou mondaines — chacun cachant comme il peut la sensibilité de son épiderme et son inaptitude à la stricte intimité.

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